Alain Guionnet – Journal Revision

20 avril 2013

LA QUESTION ALGÉRIENNE ET LE PROCESSUS SIONISTE

Filed under: Uncategorized — guionnet @ 08:53

par Jacques Halbronn

On parle du décret Crémieux de 1870 mais comme le souligne Georges Bensoussan (Juifs en pays arabes. Le grand déracinement. 1850-1875, Paris, Tallandier, 2012), on ne fait là que poursuivre une orientation déjà manifeste sous le Second Empire. (Cf. Annie Rey-Goldzeiguer, Le royaume arabe. La politique algérienne de Napoléon III 1861-1870, Alger, 1977, cf. Richard Ayoun, Un grand rabbin français au XIXe siècle. Mahir Charleville. 1814-1888, éd. Cerf, 1999).

Dans quelle mesure convient-il, en tout état de cause, d’inscrire la question du changement de statut des « Israélites » en Algérie dans la genèse du sionisme moderne au même titre que nous l’avons fait pour la « solution » roumaine, au lendemain du congrès de Berlin de 1878. (Cf. G. Bensoussan, Une histoire intellectuelle et politique du sionisme 1860-1940, éd. Fayard, 2002). On notera en tout cas que l’empire ottoman — et donc l’islam — est, à un titre ou à un autre, concerné tant par la formule roumaine que palestinienne ou algérienne.

Avec la défaite française de 1871 et la perte de l’Alsace et de la Moselle, l’Algérie apparaît comme une sorte de contrepoids. En témoigne la carrière d’un rabbin de Metz, Mahir Charleville, qui passera plusieurs années en Algérie (cf. la thèse de Richard Ayoun, Typologie d’une carrière rabbinique. L’exemple de Mahir Charleville, Presses Universitaires de Nantes, 1993). En 1865, c’est le grand rabbin d’Alger Mahir Charleville qui fera une allocution en présence de Napoléon III venu en Algérie (cf. G. Bensoussan, Juifs en pays arabesop.cit., p. 314).

Selon nous, il importe de resituer l’entreprise de Theodor Herzl dans le prolongement des expériences engagées en Algérie et en Roumanie. Dans son ouvrage, Les juifs en Roumanie depuis le traité de Berlin (1878) jusqu’à ce jour. Les lois et leurs conséquences, Edmond Sincerus (alias E. Schwarzfeld, Londres, éd. Macmillan, 1901), on trouve un bilan, vingt ans après, de l’expérience roumaine en tant que « solution » du problème juif. On y lit dans la préface : « Lorsque à la fin du mois de mai dernier, le flot des émigrants juifs de Roumanie franchit les Carpates pour se diriger sur l’Autriche puis gagner les pays d’outre-mer, la première impression produite sur l’Europe fut la stupéfaction. Les juifs de Roumanie ? On n’y pensait plus. L’on croyait que le traité de Berlin avait tout réglé et que tout allait pour le mieux dans le meilleur des pays. » On sait qu’à la même époque, autour de 1900, l’Algérie est agitée par un certain antisémitisme auquel le nom d’Édouard Drumont est associé, lui qui sera député d’Alger comme l’avait d’ailleurs été Adolphe Crémieux, en son temps. Parmi les partisans de Drumont (lequel avait applaudi à L’État juif de Herzl), signalons Jacques Defrance dont les Quelques réflexions libres sur l’antisémitisme, paru peu après le premier Congrès sioniste de Bâle (Alger, 1898), sont de la même eau que les Protocoles des sages de Sion qui s’élaborent à la même époque, avec notamment des références au Talmud.

L’évolution du statut des Juifs tant en Roumanie qu’en Algérie semble avoir été une des causes de l’antisémitisme tout comme en Palestine, ce sera, cause de l’antisionisme.

L’affaire algérienne nous interpelle par rapport à la Shoah. Rappelons que l’Angleterre proposa, au début du XXe siècle, à Herzl, peu avant sa mort, l’Ouganda, en Afrique de l’Est, et qu’il sera question en 1940 de Madagascar. On a du mal à comprendre comment ces deux grandes puissances coloniales ne sont pas parvenues à trouver un espace pour accueillir les Juifs alors même que la solution palestinienne battait de l’aile dans les années trente. Or, cette impuissance nous apparaît comme une des causes de la Shoah quand on considère que l’Allemagne et l’Autriche de Hitler étaient fort mal loties, par comparaison, en « colonies ».

Le cas algérien ne doit-il pas se situer dans l’histoire des « solutions » de la question juive ? On sait que des Juifs « non indigènes » vinrent s’installer en Algérie, territoire extrêmement vaste. On se demande si Herzl avait envisagé ce cas de figure comme il l’avait fait dans L’État juif (1897) pour la Palestine et l’Argentine. Si l’Europe avait des problèmes avec « ses » juifs et considérait que leur place était au sein du monde ottoman ou arabo-musulman — ce qui semble avoir été une constante (en dehors du cas argentin) — peut-être sur la base d’un certains « sémitisme » linguistique, l’Algérie n’était-elle pas une bonne « idée » alors même que des colonies juives s’étaient installées en Palestine dans les années 1880, sous l’égide du Rothschild français ? N’y a-t-il pas là une occasion manquée surtout quand on songe qu’au lendemain de l’indépendance algérienne, ce sont les Juifs algériens, en tant que citoyens français, qui viendront s’installer en « métropole » ? Est-ce qu’une Déclaration Balfour à la française n’aurait pu s’envisager, en rapport avec des territoires échappés au joug ottoman bien avant la Palestine ? Tout comme en Roumanie, l’arrivée de Juifs venus d’ailleurs aurait trouvé un terrain favorable du fait même d’une ancienne présence juive dans la région.

On ne saurait en tout cas se polariser sur le décret Crémieux, lequel Crémieux d’ailleurs interviendra lors du congrès de Berlin à propos du sort des Juifs roumains. Il est clair qu’il n’a fait que reprendre à son compte des projets établis par d’autres (cf. G. Bensoussan, Juifs en pays arabes, op. cit., p. 279). Ce fut aussi le cas de l’Alliance israélite universelle dont il ne fut pas un des fondateurs mais dont il devint par la suite le Président, structure qui ne se cachait pas d’être en concurrence avec le sionisme bâlois. Napoléon III apparaît bien comme particulièrement concerné. Il aurait envisagé, un peu sur le modèle de l’Autriche-Hongrie, d’être l’empereur de la France d’une part et de l’Algérie de l’autre, désignée comme « Royaume arabe », chaque entité gardant sa spécificité (cf. Claude Martin, Les Israélites algériens de 1830 à 1902, éd. Héraclès, 1937, cf. aussi la thèse d’E. H. Cordier, « Napoléon III et l’Algérie », 1937). On signalera notamment l’ouvrage de C. Frégier, publié par un éditeur israélite, Les Juifs algériens. Leur passé, leur présent, leur avenir juridique, leur naturalisation collective (Paris, éd. Michel Lévy, 1865).

Comme dans le cas du sionisme, l’on ne saurait en effet considérer les Juifs comme seuls artisans de leur destin. Le cas britannique illustre à merveille l’instrumentalisation des Juifs par les puissances chrétiennes et la place des Juifs dans leur imaginaire.

Jacques Halbronn

5 commentaires »

  1. L’application du décret Crémieux du 24 octobre 1870 aurait concerné quelques 34 574 juifs d’Algérie, selon Richard Ayoun, spécialiste du monde séfarade à l’INALCO. Seuls les israélites habitant la vallée du Mzab (actuelle wilaya de Ghardaïa, sise dans les Territoires du Sud) furent exclus de la citoyenneté, du moins jusqu’à peu avant l’indépendance. Contrairement aux juifs, dont l’acquisition de la citoyenneté de faisait automatiquement, les « indigènes » musulmans devaient la demander, à condition d’avoir 21 ans révolus ! Mais l’amendement Lambrecht (1871) précisera les modalités d’applications de ce décret en les restreignant aux juifs dont l’ancienneté sur le territoire algérien est prouvée.

    (Pareille statistique est troublante, car les juifs d’Algérie de nationalité française se seraient presque multipliés par neuf entre 1871 et 1963. D’où installation vraisemblable de juifs venus d’ailleurs, d’abord d’Alsace, puis du Yiddischland, via la Roumanie, en Algérie. Surtout que la langue roumaine, que l’Alliance israélite universelle a soutenue, en même temps que l’enseignement du français en Europe et en Orient, facilitait énormément l’apprentissage du français. Que Crémieux ait eu arrière-pensées sionistes en 1870 est vraisemblable, et Bensoussan a raison quand il débute son histoire du sionisme de 1860, année de la création de l’Alliance israélite universelle dont Crémieux devint vite président. Le sionisme moderne ne daterait pas de 1897, deuxième étape de sa formation, mais de 1860, quand il prit forme d’institution internationale, de 1870, quand il commença à imposer sa loi, NDLR.)

    Commentaire par mohacs — 20 avril 2013 @ 10:19 | Répondre

    • Méconnaissance profonde de l’histoire de l’AIU ! L’Alliance des débuts n’est pas du tout, mais pas du tout sioniste, et elle ne l’est toujours pas ; mon cher Mohacs, vous devriez lire ce que l’AIU a publié pour son 150ème anniversaire, en 2010.
      Soit dit en passant, le plus vieil établissement d’enseignement agricole en Israël est Mikvé Israël, fondé par Charles Netter, toujours en fonction aujourd’hui http://www.mikve-israel.org/index.php/fr/letablissement/histoire
      Par ailleurs, très peu ou pas de Juifs d’Europe centrale et orientale se sont installés en Algérie ; ce sont principalement des Alsaciens et des Lorrains, après l’annexion définitive de 1872 par l’Empire allemand (décret Bismarck). Les miens sont venus à Paris.

      (Le caractère sioniste de la politique d’AIU est sujet à discussion. Si AIU a prêté à Napoléon Ier le mot israélite, qu’il n’aurait pas prononcé, dans les années 1860, alors cette secte aurait été dès le début sioniste, bien qu’elle se fardât d’universalisme. « L’an prochain à Jérusalem » se disait depuis longtemps, ce me semble. Mais je peux me tromper. Je ne fais que réduire en mémoire, comme on disait en moyen françois. Et puis qui sont les tiens ? Tu as raison de t’en prendre à Mohacs, fan du copier-coller, comme Freya et sans doute Halbronn s’il lisait le site. Quant aux Lorrains, laisse tomber, nous jasons des Mosellois, NDLR.)

      Commentaire par TammKoat — 22 avril 2013 @ 13:40 | Répondre

      • Pourquoi Malthête me parle d’AIU que je n’ai pas évoquée ? Il était question, en ce qui me concerne, du décret Crémieux et uniquement ça. Par ailleurs, c’est une chose d’accuser quelqu’un de faire du copier-coller, c’est est une autre de le prouver. Et enfin, lorsque tu restitues des informations que tu as forcément glanées dans des bouquins ou sur l’internet, ne fais-tu pas en quelque sorte du copier-coller ?

        (Maintenant je me mets à la toile, mais ma formation repose sur le livre. Quand je fais citation elle est exacte, autrement j’interprète en me trompant assez rarement. Je me suis planté sur Claude Almos, qui s’appelle en réalité Halmos, mais j’avais raison au fond, NDLR.)

        Commentaire par mohacs — 22 avril 2013 @ 17:14 | Répondre

      • Le terme « israélite » n’a aucun lien avec Bonaparte et existe bien avant lui ; il n’a également aucun lien avec le sionisme, mais est d’un usage liturgique odinaire pour désigner l’adepte de la religion juive. Quant à « l’an prochain à Jérusalem » est une expression qui clôture le récit de la Haggadah de Pessa’h, même si on est toujours ici.

        (Soit, je n’ai pas fait de recherche sur israélite, mais il me semble que ce mot peut parfaitement être jésuitique, ce qui concorderait avec la représentation imaginaire que le chrétien se fait du juif dont parle Halbronn, NDLR.)

        Commentaire par TammKoat — 22 avril 2013 @ 18:11 | Répondre

        • J’ajoute : faire une recherche en bibliothèque et citer ses sources fait partie de la discipline universitaire, et ça, le camarade Guionnet connait très bien, depuis que l’Université existe. Aller grappiller des trucs sur le Net est une autre chose, sans doute plus facile, mais sans pouvoir vérifier, le plus souvent, d’où ça sort.

          Commentaire par TammKoat — 22 avril 2013 @ 18:16 | Répondre


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