Alain Guionnet – Journal Revision

20 décembre 2011

MOLINA ET SABBA

Filed under: Uncategorized — guionnet @ 13:38

Nous en arrivons au fond le la Harangue alors que le temps presse. La bibliothèque va bientôt fermer pour les vacances d’hiver et il s’agit de cibler au mieux la feuille volante. Le cardinal Hercule Fleury (1653-1743) fut le premier à instituer l’idéologie politiquement correcte en France, en sa qualité de sage de Sion pacificateur de l’univers. Politique qui eut des résultats désastreux, même s’il fut l’homme le plus heureux du monde de l’âge de 73 ans à 89 ans. Il n’est pas violemment attaqué dans la Harangue dont l’auteur était suplician, comme on va le voir dans les vers qui suivent, en version bilingue. Son nom n’y est même pas prononcé.

C’est pourtant Monsieur Molina, C’est pourtant Monsieur Molina,

qui fait cheux nous tout ce Sabba ? qui fait chez nous tout ce sabba ?

Suivant sa nouvelle methode Suivant sa nouvelle méthode

qui ne vient que trop ala mode, qui ne devient que trop à la mode,

ça qu’est un tantay lumineux, ce qui est un tantinet lumineux,

est traité comme dangereux, est traité comme dangereux,

et si l’on vous voit un bon livre et si on vous voit avec un bon livre

an veut qu’aux flammes an le livre. on veut qu’aux flammes on le livre.

pis pour ça qu’est des sacremens, puis pour ce qui est des sacrements,

gna tant davars sentimens ? n’y a-t-il pas tant de divers sentiments ?

que l’an ne sait a qui crére. qu’on ne sait qui croire.

C’est lá, Monsigneur la misere. C’est là, Monseigneur la misère.

L’an voit cor le vicaire ancian, On voit encore le vicaire ancien,

pis ça fait, Gnieu fait queux lancan ! puis ça fait, Dieu fait queux lancan !*

Comme noute divin Pontife, Comme notre divin pontife,

l’an va de Pilate à Caïfe. l’on va de Pilate au calife.

L’un veut absoudre en certain cas, L’un veut absoudre en certain cas,

ou que l’autre ne le veut pas ; quand l’autre ne veut pas ;

l’un dit : vivez en assurance, l’un dit : vivez en assurance,

l’autre dit : faites penitence ; l’autre dit : faites pénitence ;

l’un dit : vous pouvez commeugnier, l’un dit vous pouvez communier,

l’autre : faut vous en eloigner. l’autre faut vous en éloigner.

* Que l’encens ? e étant souvent transformé en a. Mais il y a doute, accru par queux et par le point d’exclamation qui suit, que l’auteur emploie rarement.

___________________________________________________

Traduire Caïfe par calife est légèrement douteux, mais vraisemblable. À la fin du dix-huitième siècle, matérialisme et mondialisme imposaient de plus en plus leur loi. Aussi prétendre que le divin pontife menait politique conduisant de Charybde en Scylla, de mal en pis, est sens de l’expression de Pilate au calife. Sauf que Charybde en Scylla est locution laïque, Charybde étant nom donné par les anciens à un tourbillon du détroit de Mesrine, proche du rocher nommé Scylla. Or Pilate, quand il fit tuer Jésus, n’était pas éloigné du futur calife. Il se trouvait même sur ses terres au dix-huitième siècle.

Cette locution sous-entend l’hostilité de l’auteur au despotisme oriental, pour qui pape et calife ont autorité comparable. La rime de Molina et Sabba est elle aussi remarquable. Ce n’est pas Fleury qui est accusé de sabba, mais Molina, ces deux noms étant trilittères, façon de rappeler leur origine orientale supposée, tout en retournant contre eux l’argument des jésuites qui traitèrent les gens de Port-Royal de « jansénistes », autrement dit d’étrangers partisans d’un prêtre hollandois. Idem dans la Harangue, sauf que non seulement Molina était jésuite espagnol, mais que son nom était trilittère, contrairement à celui dudit Jansénius, certes né en Hollande, mais évêque d’Ypres.

Nous disons que Luis Molina (1536-1600) est d’origine orientale supposée à cause de son nom. Mais ses thèses sur la grâce peuvent parfaitement être celles d’un marrane. Selon l’encyclopédie catholique engluche, Molina était d’origine noble, ce qui n’est pas clair (souvent le roturier Hercule Fleury est appelé cardinal de Fleury). Membre de la Compagnie de Jésus dès l’âge de 18 ans, quand il débuta son noviciat, Molina enseigna au Portugal en un temps où les juifs portugais demeuraient assez puissants, même s’ils s’étaient officiellement convertis au catholicisme. Puis, c’est vers la fin de sa vie, en 1588, que parut à Lisbonne le livre majeur de Molina, 18 ans après qu’il fut nommé professeur de théologie à l’université, poste en vue qui l’amena à fréquenter des marranes. Or Molina allait parfaitement dans le sens de leurs intérêts ; vu que, s’ils pleuraient sincèrement leur péché de judaïsme, d’eux-mêmes ou de leurs ancêtres, ils bénéficiaient de la grâce divine. De telle sorte que l’éventuelle judaïté de Molina est presque secondaire.

Cela dit, Gnieu fait queux lancan demeure mystérieux, mais leux signifie leur ou leurs en jargon. Au point qu’on pourrait comprendre Dieu ne fait que leur encens. Car l’encens, tiré de résine d’arbre d’Afrique et d’Orient, fut d’abord employé pas les païens, sans doute aussi par les mages, pour ses vertus olfactives stimulant les aspirations divinatoires et permettant d’éloigner les démons nauséabonds. Rit repris par les juifs vers le début du deuxième siècle avant Jésus, par les chrétiens au quatrième siècle, après que Constantin se fut déporté à Constantinople, à la frontière de l’Orient. Aussi Dieu a fourni l’encens, qu’utilisaient païens et sans doute mages jadis, comme plus tard juifs et chrétiens.

De telle sorte que dieu serait universel grâce à l’encens, pour les partisans de la mondialisation, pour qui il n’y aurait qu’un dieu, de préférence à plusieurs. Toute différence entre les superstitions serait ainsi abolie, comme entre grand rabbin, pape et calife, pourvu qu’on fleure l’encens, comme disait Fleury.

Point de vue que ne partageaient pas les suplicians avant la révolution, qu’ils pressentaient avec leurs hautes études des sciences politiques et religieuses, que leur séminaire était un des derniers à dispenser. Les vers qui suivent sont complémentaires et expliquent les positions d’au moins une partie des suplicians (il n’y a pas coupure du texte) :

Vlá pourtant comme an nous tracasse, V’là pourtant comment on nous tracasse,

graces ala troupe d’Ignace. grâde à la troupe d’Ignace.*

Si ça ne vous ouvre pas les yeux, Si ça ne vous ouvre pas les yeux,

Monsigneur, qui fera mieux ? Monseigneur, qui fera mieux  ?

N’allez pus vous laissez surprendre N’allez plus vous laisser surprendre

a le galopin de Gouillandre, par le galopin de Gouillandre,

qui ly même est abandonné qui lui-même est abandonné

a quent’un cor pus forcené. à quelqu’un encore plus forcené.

il a pu jadis faire entame Il a pu jadis faire entame

a voute frameté. mais dame ! à votre fermeté, mais dame !

a présent vous étes monté à présent vous êtes monté

comme Henry-quatre en son quarré. comme Henry IV en son carré.

Je vous disons sans pre ïambule, Nous vous disons préambule,

que j’ons core un petit scrupule. que nous avons encore un petit scrupule.

Le projet que j’ons proposé, Le projet que nous avons proposé,

pourroit bien etre travarsé pourrait bien être traversé

par ces monsieurs de Saint Suplice ; par ces messieurs de Saint Suplice ;

faut pourtant leur rendre justice ;  faut pourtant leur rendre justice ;

s’ils soutenont quente erreurs, s’il soutiendront quantité d’erreurs,

il n’y parouest** pas dans leux mœurs. il n’y paraît pas dans leurs mœurs.

Tout en serieux, rian de frivole, Tout en sérieux, rien de frivole,

700    un cheveu sur l’autre se cole ; un cheveu sur l’autre se colle ;           

ils n’avont rien de superflu ; ils n’auront rien de superflu ;

chapiau plutôt rond que pointu. chapeau plutôt rond que pointu.

Je les voyons tous les dimanches, Nous les voyons tous les dimanches,

rian de plus etrait que leur manches ; rien de plus étroit que leurs manches ;

vous disiais a leux pistolet, vous dissiez à leur allure,

qu’ils fesont le coup de poignet. qu’ils feront le coup de poignet.

Ceinture aux reins mince et etraite, Ceinture aux reins mince et étroite,

col enclin de magdelonette ; col enduit d’amidon ;

les yeux baissés sur leur poitra, les yeux baissés sur leur poitrail,

visage pâle, et cætera. visage pâle, et cætera.

allont prendre ala chambre noire Iront apprendre à la chambre noire

la desciplaine ; dit l’histoire ; la discipline ; dit l’histoire ;

pis repetons sans abregé Puis répétons sans abrégé

l’avé… stella non corrigé. l’avé… stella non corrigé.***

et c’est ste pieté profonde Et c’est c’te pieté profonde

qui les distingue dans le monde. qui les distingue dans le monde.

en ça, je ne nous trompons point, En cela, nous ne nous trompons point,

je les voyons de point en point. nous les voyons de point en point.

* Ignace de Loyola. ** Mot surchargé par une main inconnue, l’auteur avait écrit parouët, comme ailleurs. *** Stella signifie étoile en italien, de telle sorte qu’ave Maria devient ave Étoile, ce qui se comprend quand on sait l’intérêt que les sulpiciens portent à la cosmologie.

_________________

La suite est reproduite à partir de la note o o., suivie de p p., en « Magie de la harangue ». Le plaidoyer en faveur des suplicians est confirmé, avec leur chapeau rond, comme le Breton, plutôt que pointu, comme le soldat. Leur visage pâle, leur fière allure, leurs mœurs soi-disant irréprochables, même s’ils sont tombés et continueront de le faire dans les pièges du molinisme enseigné par les jésuites docteurs en théologie.

Encore que les suplicians, en butte aux jésuites au Canada, contestent actuellement leur prétendue suprématie en matière d’étude théologique. Ceux d’entre eux, âgés de 25 à 35 ans, souhaitent souvent poursuivre leurs récherches après leur doctorat. Nous ignorons la proportion des suplicians d’origine bretonne au Canada, mais elle est sans doute beaucoup plus élevée que chez les jésuites, ces Machiavels latinisés.

Surtout que les suplicians revendiquent leur galicanisme, qui fait d’eux des ennemis de la sabba et de Molina. Outre leurs capacités dans différentes sciences : non seulement ils calculent sans coup férir combien fait Henry IV au carré, à savoir XVI, ce qui confirme que la Harangue fut écrite sous le règne de Louis XVI, mais ils versent dans la cosmologie, science des mages depuis plus de cinq mille ans. Dans un excellent passage sur le capucin venu au pressoir prélever son butin, l’auteur de la Harangue dit, entre parenthèses « Car le bon pere capucin  est aussi françois que latin », raison pour laquelle il parle mal françois.

Enfin l’auteur dote l’histoire d’une personnalité, car elle dit les choses. Selon lui cette discipline a vie animée, à moins que l’histoire régule la discipline qui se trouve dans la chambre noire.

N’est-ce pas curieux pour des religieux connaissant bien le latin ? Oui, mais ils savent le latin ecclésiastique, distinct du latin vulgaire que parleraient selon eux les capucins, tandis que l’auteur de la Harangue place la langue vulgaire, le françois, à un niveau beaucoup plus élevé. On pourrait objecter que cette scène se déroule quand des vignerons boutent un capucin hors du pressoir. Mais ils ne s’expriment pas à ce moment-là, ces deux vers étant de l’auteur, inscrits entre parenthèses.

Laisser un commentaire »

Aucun commentaire pour l’instant.

RSS feed for comments on this post.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :