Alain Guionnet – Journal Revision

22 novembre 2011

PLAISE À GNIEU !

Filed under: Uncategorized — guionnet @ 17:29

Voilà diction du jour. Tels furent les derniers mots à une jeune fonctionnaire de Parties et pays de l’Ain prononcés par le guide hui. La jeune fille fut aimable, comme celle d’Issy-l’Évêque la semaine dernière, comme madame Ville, retraitée de Montalieu ce matin, comme la gueuse de l’Office de tourisme de Montagnieu en début d’après-midi. Toutes, sauf la fille d’Issy-l’Évêque, qui n’était pas au courant, s’intéressent à la thèse suivant laquelle Montagnieu, Montalieu et Vercieu sont synonymes.

Bien sûr l’incroyant peut dire par le cul gnieu, comme en ancien françois par le cul bieu, mais bieu, cieu, gnieu, lieu signifiaient la même chose en ancien et moyen françois, quand de nombreuses gens répugnaient à parler de dieu, mot étranger bien que plus d’origine grecque que latine.

Ville habite Montalieu. Elle avertit le François que le nom du petit village associé au bourg de Vercieu à la suite de la révolution se prononce Montayeu. Avant de se libérer en révélant que Montalieu se dit en patois Montayu. Du coup, on perd de vue le rapport à dieu du mont, qui va vers lui. Comme Vercieu va au cieu, comme Montagnieu va à gnieu. La paroisse de Vercieu, dont l’existence est attestée en 1183, fut rattachée à l’évêché de Lyon. Il existerait trois sites appelés Montalieu en Isère, contre deux Montagnieus en Ain, un en Isère (la distance entre Montagnieu et Montalieu-Vercieu est de six kilomètres). De telle sorte qu’on voit en Montalieu et Montagnieu même mot, comme Denis Pilé, auteur de Harangue des gens d’Issy, qui parlait de Gnieu, dieu, et de gnieu, lieu. Ce qui devient compréhensible dans la conversation, quand on s’aperçoit à quel point il est facile de confondre Montalieu et Montagnieu.

L’histoire du parler local n’est pas résolue, mais ses nombreux mots en u et eu indiquent son origine franque — sons initialement inconnus en provençal. Il ressort aussi que le mot gnieu est ancien, car le village de Montagnieu (500 habitants) s’appelait ainsi avant la révolution. Pour savoir depuis quand, il s’agit de consulter d’abord les Archives de l’Ain, personne au village ne le sachant. Surtout que ses habitants s’appellent maintenant montagnolands,* leurs élus ayant pris pour modèle Disneyland, alors que leurs ancêtres ont calqué le nom de l’agglomération sur celui de Vercieu (Montalieu-Vercieu a 3000 habitants). Gnieu n’est donc pas issisois, mais françois. Il est lié à bieu et lieu, comme on le savait, mais aussi à cieu (sans x).

Il y a aussi la mode. Un groupe de musique rock biélorusse créé en 2007 s’appelle Gnieu, mot emprunté au roumain, qui l’a piqué au françois. Les Biélorusses ont choisi nom écrit en lettres romaines afin d’être mieux connus. Ils ont eu raison, vu leur succès, mais ils prétendent que gnieu signifie colère, ce qui est faux. Demi-mensonge, puisque dieu est réputé pour ses colères, mais voilà exemple de dérive sémantique, dans ce cas dû au fait que les historiographes de la Veuve ont nié l’existence de gnieu. Ce qui est un peu étonnant de la part de Littré, mais gnieu n’existait pas en ancien françois. Ensuite Littré n’a pas voulu évoquer le parler populaire moyen françois, car la tâche eût été insurmontable. Pourtant gnieu n’est ni mot de patois, ni d’argot.

Heureusement, tout finit par fuiter en France, par la grâce de gnieu et du gniable, son adversaire.

Les archives parlent

23 novembre, les archives commencent à parler. Il y a deux Montagnieus en Ain : Montagnieu et Montagneux (maintenant appelé Saint-Trivier-sur-Moignans), les deux localités ayant été appelées Montagnieu. L’actuel bourg de Montagneux Saint-Trivier-sur-Moignans en 1655, in « Visites pastorales », le village de Montagnieu en 1789. Le titre du document de 1655 est éloquent, car des religieux ont alors parlé de gnieu dans le but de mieux évangéliser la population. En même temps de soutenir la politique du royaume de France contre la Savoie.

Voilà exemple de politique gallicane de l’Église, qui a parlé de gnieu pour séduire les populations récalcitrantes au nom de dieu. Pourtant l’origine de Montagneux est claire, Villa Montanicus (944), Montaigneu (1238), Montagneu (1324), Montagneux (1789). Les révolutionnaires ont tranché pour éviter l’homonymie des deux localités : Montagneu s’appellera Montagneux, Montaigneu (1655) Montagnieu. Sans peut-être s’apercevoir qu’ils inscrivaient dans la topographie le nom de dieu dans sa forme vraisemblablement d’origine populaire, gnieu, récupérée par des religieux au dix-septième siècle.

Voilà comment le nom de gnieu n’est plus daté des environs de 1740, mais de 1655. Voilà comment il s’inscrit à présent dans la liste des mots à consonne mouillée accentuée employés par l’église de France. Toutefois sous réserves, comme expliqué dans « Jargon d’Issy ».

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* On dit Montagnieusois en françois.

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