Alain Guionnet – Journal Revision

7 novembre 2011

JARGON D’ISSY

Filed under: Uncategorized — guionnet @ 15:09

Cette étude sera une des plus longues à écrire, l’approche philologique ou étude historique des textes étant peu enseignée. D’ailleurs elle n’est pas vraiment enseignée, car elle fait l’objet de conférences où le maître dit parfois qu’il ne sait pas, en faisant souvent part de ses interrogations. C’est à l’auditeur, autorisé à poser des questions, d’étudier le thème discuté, avant éventuellement de trancher, ce qui n’arrive quasiment jamais. À moins qu’il ait des connaissances que n’a pas le maître et qu’il puisse se prononcer sur certaines questions, souvent mineures. Voilà comment l’apprenti philologue est formé à chipoter sur des détails.

Chipoter sur des histoires d’argent, beaucoup de gens savent le faire, mais pas sur des textes historiques. Pour la tête noire, c’est truc farfelu. D’où ce nouvel avant-propos, après avoir remarqué que la précédente version souffrait de philologisme. Elle est conservée, surtout son début, où l’auteur se déchaîne sur Becchia, qui a étudié l’histoire mais pas la philologie ; science pour ainsi dire pas étudiée à l’université, en histoire comme en lettres. Elle l’est uniquement dans des grandes écoles, au Collège de France, à Normale sup’ lettres, à l’École des chartes et à l’École pratique des hautes études, dont c’est une spécialité.

Résultat, sur son nuage, le philologue entre directement dans le lard de l’historien sorbonnard. Pour lui, c’est clair, point et pas ne sont pas synonymes ! Ce disant, il ne songe pas à la tête noire qui a du mal à comprendre. Elle ignore aussi le point de vue du philologue, qui veut qu’à partir d’un mot souche on forme nom, verbe, adjectif, dérivés. À partir de dire et dire, nom et verbe, l’adjectif (?), remplacé par le participe présent disant, et les nombreux dérivés édit, diction, etc., ou encore les verbes médire et maldire. Or maldire, conservé dans malédiction, fut transformé en maudire, conformément à règle contestée. Puis maudire s’est autonomisé, il a pris sens plus fort que maldire, si maldire avait été conservé. De telle sorte que maudire quelqu’un est très différent que dire du mal de lui. Autre phénomène lié à la transformation de l en u : il fut initialement question du galois, sans autre précision, gaulois étant barbarisme. Avant qu’on ajoutât sic pour la tête noire, qui emploie les mots mécaniquement. Or galois subsiste comme patronyme, ainsi que dans les dérivés gallo-romain, gallican ou Gallica, ou encore dans Gallois, habitant du pays de Galles. Ensuite la question de savoir pourquoi on écrit deux l dans de nombreux cas est vite tranchée, car on parle de Galicie. D’ailleurs Walha s’écrivait avec un seul l en francisque, comme Wales en rosbif. Aussi évoquer les Galois au lieu des Gaulois aurait dû s’imposer depuis longtemps. Surtout que ce mot est tiré du latin, idiome que le François adapte comme bon lui semble.

Voilà où conduit la philologie. On adopte presque tout le temps les règles officielles d’écriture, affaire de conventions. Au pluriel, car elles changent dans le temps. Certaines sont tout à fait respectables, comme les s de temps et toujours. En revanche on se révolte sur les mots importants dans l’histoire. Surtout quand elle est nôtre, à nous françois, descendants des Galois. En ce qui concerne les Celtes, c’est beaucoup plus compliqué, car on sait peu de chose d’eux. Ils appartiennent à la proche préhistoire, aussi le philologue est incompétent pour en parler. C’est du ressort de l’archéologue. À défaut de leur écriture, il y a leur symbolisme, mais comment interpréter le symbolisme de gens ayant vécu il y a longtemps ?

En comparaison, le philologue s’imagine que le jargon des gens d’Issy au dix-huitième siècle est du billard. Il aurait tort cependant de vouloir tirer ses coups bille en tête, car l’auteur de la Harangue, le vicaire Denis Pilé, était rusé. C’est lui qui plaidait sa cause en plaçant ses propos dans la bouche des villageois dont il s’inspirait du parler. Seulement, faut replacer chaque mot dans son contexte, remembrer les luttes qui opposaient les ordres religieux après qu’ils eurent vaincu les réformés. Sans perdre de vue l’influence grandissante de la franc-maçonnerie, ou encore en essayant d’imaginer l’état des rapports de force entre noblesse et clergé. Bref, faut tenter des coups de trois bandes.

Ce qui est peut-être réussi une fois, quand on croit deviner que « Comme un chat fleurant la moutarde  Pis moins du gosier que du nez » est allusion à la présence du cardinal de Fleury au séminaire Saint-Sulpice d’Issy de 1733 à 1743. Même si fleurer signifie sentir, on peut  y voir allusion au cardinal de Fleury, instigateur présumé des orgies qui eurent lieu au séminaire. La moutarde lui serait montée au nez car il aurait été scatophile. Raison pour laquelle il puait moins du gosier, bien que poivrot, que du nez. « Je ne sais pas, commente le philologue, mais c’est interprétation possible. »

Ou bien Fleury aurait senti le souffre (la moutarde), tandis que le chat est parfois réputé au service du diable. Pis, au lieu de pue, viserait à ôter le caractère péjoratif du verbe, qui ne l’est pas toujours, car un camembert qui pue peut être très bon. La moutarde qui monte au nez est compréhensible selon une interprétation scatophile, mais aussi parce que la débauche des courtisans invités par le cardinal aurait provoqué le courroux des villageois, l’ambivalence étant règle dans la satire. Toutefois Fleury avait près de 70 ans quand il vint à Issy, âge auquel on préfère souvent le voyeurisme au passage à l’acte.

Quand il arriva, en 1733, les séminaristes voulurent bien l’accueillir à condition qu’il construisît une aile du bâtiment, peut-être à cause de sa réputation. Ce qu’il fit. Ce serait là que se fussent déroulées des orgies auxquelles prirent part nobles, courtisans, gens de robe, de justice et de la finance, et religieux. C’est là, lors de « sabbas », que des sorcières (des putes) se fussent livrées au gniable.

Dans le doute, disons mot de géographie avant de parler philologie et histoire. Le village d’Issy se trouvait sur une butte. Ses anciens habitants ont vu Lutèce grandir, Paris plus tard. Ils n’étaient pas montagnards, mais presque. À Issy, dans les années soixante, La Plaine était péjoratif. Ce nom désignait un quartier où se trouvaient des blousons noirs. Il est maintenant en grande partie bon chic bon genre, c’est là que se trouve la synagogue. Mais peu importe : la butte, appelée bosse par le cycliste, demeure. C’est là qu’habitaient autrefois les villageois, au nord du plateau, tandis que la grand plaine, qui s’étendait jusqu’à la Seine, était source de tous les dangers. Fertile, elle était cultivée, mais à la merci des fléaux et militairement indéfendable. De telle sorte que l’Issisois d’autrefois avait mental de montagnard. Il redoutait la plaine, un peu comme le bretok a peur de la mer.

Observations à ne pas oublier avant de lire l’étude philologique qui suit. Bon courage !

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Photocopiées à la médiathèque du tyran, les pages du livre d’Alain Becchia Issy-les-Moulineaux — Histoire d’une commune suburbaine de Paris (1977) sur le parler d’Issy pendant la première moitié du dix-huitième siècle rayonnent sur le bureau. Quelques éléments sont à prendre en considération avant de lire ce qui suit. L’auteur de la Harangue procède à une transcription phonétique du jargon d’Issy à la fin du moyen françois. Quand l’Issisois dit il falloit vouar, ce n’est pas falloit qui retient l’attention, mais vouar.

Becchia dit qu’« il ne faut point s’étonner des terminaisons en “oi” de l’imparfait car elles sont alors tout-à-fait admises », mais c’est faux, elles étaient la règle ! Cette phrase est celle d’un sorbonnard à cause de cette confusion, mais aussi de son ton précieux. Point au lieu de pas est déplacé, tandis que la semi-agglutination de tout à fait par des traits d’union est incongrue. Comme si tout à fait n’était pas locution figée mais semi-adverbe, jugement douteux. Dans ces conditions, devrions-nous écrire tout-à-coup ? Nenni, moins il y a de traits d’union mieux on se porte. Il falloit est d’ailleurs toujours en usage. À preuve, le site a récemment écrit ils avoient, personne n’a rouspété, tout le monde a compris. Vouar, comme souar ou mouas, est en revanche un peu surprenant. Ces graphies peuvent se lire voir, soir, mois, mais Becchia y voit accentuation « traînante ». Or c’est faux, les Issisois distinguaient dans leur écriture voua et voué, voua indiquant le son oi ouvert qu’ils prononçaient, contrairement à voué, oi fermé. Ils disaient françoua, pas françoué. Aussi Becchia a tort quand il juge cette accentuation « plus dure ».

Erreur d’un contemporain voyant midi à sa porte, car r (de vouar et souar) était palatal au dix-huitième siècle. Peut-être pas toujours roulé trois fois dans la bouche, mais presque. Le grasseyement ne s’est répandu en français qu’au vingtième siècle à partir de Paris. Édith Piaf a joué rôle capital dans sa promotion, avec son r guttural roulé, performance vocale. Pauvre Piaf, elle ne savait pas que, ce faisant, elle servait les intérêts langagiers du juif allemand. Bref, les Issisois du dix-huitième siècle parlaient langue exclusivement palatale ; ils prononçoient r à la hussarde.

Autre distinction à observer : an et en ne se disoient pas de la même manière. Elle existe encore en françois du Canada, même si le novlangue y fait des ravages. En France cette distinction a presque totalement disparu, hormis dans la bouche des rares gens qui persistent à parler d’engluche au lieu d’anglais. Elle est à observer quand on lit engnelopper (envelopper) sur le manuscrit, car il ne s’agit pas d’entendre la harangue avec ses yeux, mais à haute voix, afin de la bien oïr. Oïr est verbe d’Issy (ouïr en français moderne). Procédé nous ayant permis d’élucider le mystère de gnieu et gniable. Tout au moins nous l’imaginons.

Heureusement que les observations qui précèdent s’achèvent par « tout au moins nous l’imaginons », car l’affaire des consonnes mouillées était maltraitée. Les consonnes mouillées sont apparues en ancien françois, leur usage répandu en moyen françois, dans les mots ayant trait au sacré et à la religion en particulier.

Consonnes mouillées accentuées

Presque toutes les consonnes sont parfois mouillées en françois, alors qu’il n’en subsiste plus en anglais. Est consonne mouillée toute consonne suivie de i puis d’une voyelle, comme dans dieu et diable. Ce qui s’applique à presque toutes les consonnes : b, c, ch, d, f, g, h, k ou qu, l, m, n, p, r, s, sc, t, v, z. Le phénomène est rare dans certains cas, comme pour ch (chiure) ou sc (scier), tandis que x n’est pas indiqué car dixième se prononce dizième. Deux consonnes mouillées ont donné lieu à la formation de signes particuliers : g fut mouillé en j, n en gn. J ne figure pas dans la liste car il est g mouillé, même si ce phonème apparaît dans religieux ou gibet. En revanche ji est inconcevable.

Gi se rencontre dans religieux plus que dans religion, car on est nasale (mi-voyelle mi-consonne). Ge et gi étant mouillées, tandis que les nasales ne sont pas voyelles. Comme dans chiant, chien, lien, science, où la consonne suivie de i n’est pas mouillée — car elle doit pour cela être suivie de son purement vocalique. D’autre part prieuré est exclu de la liste, car ce mot se prononce priyeuré. À partir de là apparaît énorme nombre de mots contenant consonne mouillée accentuée en rapport avec le sacré et surtout avec la religion catholique romaine. En voici liste non exhaustive : agneau, béatifier, bénitier, bière ciel, cierge, cieux, cimetière, communier, compagnie, crucifié, démiurge, démoniaque, diable, diantre, dieu, diocèse, Étienne, foyer, gniable, gniantre, gnieu, Jacobin, Japhet, Jeanne d’Arc, Jésus, Jude, jubilé, Judée, Judas, juif, magie, noviciat, lumière, marguillier, marier, Matthieu, Pierre, piété, pieux, pitié, Pouillé, quiétisme, quiétude, pseautier, règne, régulier, religieux, religion, sacrifier, sanctifier, séculier, Seigneur, sorcier, tiare, véniel, Vierge, yeux, Yahvé, Yisraêl.

Jésus et Judas peuvent surprendre, mais si on part du principe que j est g mouillé, il suffit que cette lettre soit suivie d’une voyelle pour figurer dans la liste. Mieux, peut-être, juif est doubleplus mouillé, comme religieux. Yisraêl aussi peut surprendre, mais cette écriture est celle de Voltaire, qui a transcrit la phonétique du mot que prononçaient les juifs à l’époque. Or, quand on parle du juif, le mieux est parfois d’employer son langage.

À ce sujet les noms de l’Ancien Testament sont exclus, comme Daniel. Japhet ou Yaphet est cité en revanche, car des savants teutons ont vu en Japhet l’ancêtre des aryens, ce qui est faux. Ils ont cru que la première syllabe de son nom était signe d’élection, comme celles de Jésus et Jéhovah, contrairement aux noms des frères de Yaphet Chem et ‘Ham. D’où ils conclurent que les fils de Chem étaient sémites, ceux de ‘Ham africains, race négligeable pour le prétendu Aryen. Nom que les partisans français de cette thèse écrivent avec une majuscule totalement injustifiée. En cela les savants boches s’accordaient avec le juif, pour qui le nègre est méprisable. C’est un sous-homme, comme il le fut pour le musulman ottoman.

Ces noms sont en même temps signes de reconnaissance. Quand un chrétien parle de Sem, le juif pense à Chem. Idem avec ses deux frères. Les linguistes hongrois ont longtemps indiqué dans leurs dictionnaires Sem ou Chem, d’où sémite ou Chémite. Ce qui passe au-dessus de la tête de l’antisémite made in France, qui ne songe pas un instant qu’il peut se dire antichémite. Mais ce n’est plus le cas en novlangue, puisque sémite est seul mot en usage en hongrois, suivant le principe à pensée unique parler unique. Sémite est toutefois augmenté d’un a (szemita), qui indique que le mot est d’origine étrangère.

Se pose ensuite la question de juif, au son ultramouillé comme religieux. Serait-ce signe de leur mutuelle élection ? Yisraêl est lui aussi frappant, la consonne mouillée y étant suivie de i. L’apparente trinité Jésus, Judas, Étienne est aussi surprenante. Elle est claire pour le gnostique, pour qui la « trahison » de Judas a permis de consacrer Jésus comme dieu fait homme. Mais cette interprétation aurait disconvenu à l’Église, qui lui aurait préféré Jésus, Étienne, Pierre.

Longtemps le christianisme s’appuya sur la trinité Jésus, Étienne, Judas, morts vers les années 33 et 35. Judas s’est suicidé lors du sacrifice de Jésus, juste après l’avoir « trahi », Étienne fut lapidé à mort deux ans plus tard, après sa condamné par le sanhédrin, après qu’il se fut révolté pendant son procès où d’accusé il se transforma en accusateur. En revanche Pierre se dégonfla, il mentit pour échapper à la mort, avant de devenir « premier pape » de l’église. D’où l’existence des deux traditions, gnostique et ecclésiastique ; d’où deux tendances, l’une antijuive, l’autre hypocrite et consensuelle.

Gnieu appartiendrait aussi au langage chrétien, comme il apparaît dans les « Visites pastorales » en Ain de 1655, dans le nom Montagnieu donné à une bourgade. Le mot gnieu, vraisemblablement d’origine populaire, fut alors employé par des religieux désireux de montrer leur attachement à la politique du royaume de France contre la Savoie. Ils transformèrent ainsi Montagneu (1324) en Montagnieu. Mais il s’agit peut-être d’une mode d’écriture, gnieu n’ayant pas eu de rapport avec dieu, même si les noms de Vercieu et Montalieu ont origine proche.

Aussi la mention de gnieu comme mot de la Sacrée Église romaine ai dix-septième siècle est douteuse. En revanche la signification de gnieu est certaine, comme l’atteste scrogneugneu, sacré nom de gnieu.

Nonobstant, au plan grammatical, il y a dualité du grec (y), tantôt voyelle, tantôt consonne mouillée en français, comme dans yeux. Quand le son ill ou y se trouve en position finale, comme dans œil, bille ou fille, il s’agit d’une simple consonne mouillée. Quant à la transcription de foy et roy au dix-huitième siècle, il s’agit sans doute d’une simple mode, car ces mots étaient sans doute prononcés foi et roi. Mais peut-être pas toujours. Aussi les partisans de l’Ancien Régime, se sachant menacés, auraient voulu renforcer le pouvoir en entretenant cette ambiguïté qui ne portait que sur une consonne mouillée simple, dans œil. Sauf que les mots dérivés, comme foyer et royal, comportent voyelle mouillée accentuée, comme dans le cas de loy et loyal.

Voici quelques mots comportant consonne mouillée accentuée ayant trait à la noblesse : artillerie, bailler, bailli, bailliage, bannier, bannière, censier, chevalier, défier, dîmier, écuyer, fiacre, fief, fier, gentilhomme, gibet, gibier, giboyeux, guier, hiérarchie, inquiéter, joute, justicier, litière, Majesté, manière, loyal, œilliere, officier, outrager, princier, règne, roturier, royal, séculier, Seigneur, seigneurial, Sieur, sujet, tournoyer, voyage. (Les mots d’ancien et moyen françois commencent à être inclus dans la liste, premier janvier 2012.)

La cabale juive portait surtout sur les nombres, comme cela fut vérifié samedi 16/09/1989, quand Robert Faurisson fut victime d’une apparente tentative de meurtre à Vichy. Mais ce n’est pas sûr, car il ne fut pas tué, alors que les trois barbouzes connaissaient les points vitals. La question de savoir s’ils travaillaient pour La Francisque (François Mitterrand), hypothèse vraisemblable, ou pour le Kahal, est secondaire. Ils auraient accompli leur mission, leur objectif n’ayant pas été de tuer Faurisson, mais de le blesser grièvement.

Les commanditaires de l’opération s’inspiraient de la vieille cabale, tandis que c’est à nouvelle cabale que nous invitons le lecteur. Elle porte sur le son lié au sens des mots. Comparez gentilhomme et manant, le premier est harmonieux avec ses trois voyelles, la première claire, la deuxième neutre, comme la troisième, car il s’agit d’un o ouvert. Il contient en outre consonne mouillée qui le rend fluide. Au contraire de manant, aux voyelles sombres, ce mot désignant rustre inaccessible aux belles manières.

Heureusement que nous ajoutons point d’interrogation au titre du chapitre suivant, car le mystère de gnieu est loin d’être éclairci.

Mystère éclairci ?

Pourquoi disions-nous gnieu et gniable au lieu de dieu et diable ? se demande l’Issisois. Étrange, car les deux mots correspondants le mieux en ancien françois sont de et deable. Pourquoi le son d a-t-il été métamorphosé en gn ?

Un premier élément de réponse a été trouvé : gnieu n’a pas été tiré de dieu mais de bieu en ancien françois, qui signifiait dieu. D’où furent tirés en moyen françois les nombreux jurons comme morbleu, palsambleu, ventrebleu. Tout le monde savait que bleu est dieu, seulement la couleur bleu était passée en usage, aussi des François auraient voulu rester fidèles à la tradition. Bieu etait exclu, ce mot ayant pris le sens de bleu. Aussi s’agissait-il de trouver consonne de substitution. Or il n’existe que deux lettres ayant donné naissance en françois à signes d’écriture de consonnes mouillées : gn, tiré de n, j tiré de g.

J était exclu, comme lettre et comme son, car jieu est aberrant. Restait gn. Plus tard, en 1884, la preuve de l’existence de gnieu pour dire dieu fut apportée par scrogneugneu. Gnieu fut doublé à dessein pour rendre ce juron enfantin, ou bien l’inverse, puisqu’il fut prêté à de vieux militaires bougons, tout le monde étant supposé deviner que scrogneugneu signifie sacré nom de dieu. Ce mot confirme l’existence de gnieu, tout en cherchant à discréditer le mot. Pourtant il est issu de bieu, nom pas très catholique en ancien françois. Par le cul bieu disait-on parfois, tandis que par le cul gnieu se comprenait facilement cinq ou six siècles plus tard.

Il serait présomptueux de prétendre le mystère éclairci, mais ça approche.

Gna gni gnieu

Gna se comprend aisément à la lecture de ces vers : « Gna que trop longtemps qu’on chamaille  Et gna plus : certaine canaille  Répand partout qu’on ne sait quoy  Que faut croire comme de foy  Sangnié ! faut oter ce scandale  Joucqu’a sa cause principale ». Gna est génial. D’un sujet, une négation, un locatif, un verbe (il n’y a), l’Issisois a créé gna, difficile à définir au plan grammatical. Il conserve toutefois sa valeur verbale active. Au point que gna plus est beaucoup plus fort qu’on n’en peut plus. Becchia traduit en outre sangnié par sangdieu. Sans doute, mais ce mot est ambivalent. Il peut se comprendre sang nié.

Comme morgnié (mortdieu), sangnié indique que gnieu n’a sans doute pas été adopté uniquement pour des raisons phonétiques, mais aussi sémantiques, dieu étant appelé dans la harangue gnieu et nié. D’où il découle que gnieu est mot source, nié couramment employé. Au fond, les villageois rejetaient les querelles théologiques, surtout quand des capucins venaient dans leurs pressoirs boire le sang d’Issy, qu’ils confondaient avec le sang du Christ. Les Issisois entendaient alors la voix du gniable, avant parfois de se raviser, car « l’odeur capuçaine   Pour le vin nouveau n’est pas saine ».

Les villageois mouillaient très souvent n. Voici la liste de leurs mots comportant gni à l’exception de Gnieu et gniable : magnié, dargnier, degnier, dargnièrement, magnière, magnioit, jardignier » (manié, dernier, denier, dernièrement, manière, magniait, jardinier). Les mots français modernes ont conservé n mouillé, sauf qu’il est transcrit autrement.

Ils parlaient de gnieu et de gniable, compte-tenu qu’ils ne voulaient pas évoquer dieu. La consonne initiale était cœur de la question. B ? mais bieu était mot ancien françois. C ? mais il est réservé à cieu, et ainsi de suite. Faites la liste des consonnes suivantes, vous vous en apercevrez. Restaient gnieu et lieu, mots faciles à confondre, tandis que cieux, mieux, pieu, vieux, zieux étaient exclus, la place étant prise. C’est ainsi que, faute de choix, nous parlâmes de gnieu. C’est par élimination que gnieu a prévalu, à côté de lieu, jugé semblable. Parler de gnieu venait du fait qu’il n’y avait pas d’autre possibilité si on ne voulait pas dire bieu ou bleu. Gnieu n’est donc pas création géniale, mais faute de mieux.

Dieu est verbe

Citation du Nouveau Testament à réduire en mémoire avant de lire ce qui suit. Becchia écrit : « Au niveau des tournures verbales, on remarque surtout la conjonction, usuelle en diverses provinces, d’un pronom personnel singulier et d’un verbe au pluriel : j’avons, j’avions, j’aurions pour j’ai, j’avais, j’aurais ou encore j’ons (nous avons), ou bien une mauvaise concordance : ils fesont, ils disont. Plus spécifique est la tournure il fauroit (il faudrait) et surtout l’utilisation systématique de finales en “i” à tous les verbes conjugués au passé simple, quel que soit leur groupe : cachit, se fesit, se taisit ».

Explication de l’emploi simultané de la première personne du singulier du pronom et de la première personne du pluriel du verbe fut donnée précédemment : j’avons signifie je ou nous avons, étant entendu que le françois préfère toujours le singulier collectif — au pluriel. Pratique toujours en usage quand nous écrivons que nous imaginons avoir élucidé le mystère de gnieu. Autrement dit j’écris que j’imagine, mais nous est collectif, car le lecteur est supposé suivre le déroulement de l’enquête.

Ensuite ils fesont, ils disont n’est pas mauvaise concordance, mais truc allant de soi. Il s’agit de la conjugaison de faire et dire au futur, temps inventé en françois. Il n’existe pas en engluche, germain et hongrois, où le futur est construit grâce à un auxiliaire (devenir en germain et en hongrois), tandis que shall est parfait présent d’origine germanique courante et que will exprime la volonté, he will go signifiant il veut aller. Il existe autre forme de futur en hongrois, importée de l’étranger. ce temps est peu usité. On ne dit pas je tiens à aller (fogok menni) mais je vais bientôt. L’Issisois avait certes assimilé le futur, mais il le réduisait à la désinence verbale sans s’embarrasser du r. Il partait du principe qu’ils fesont ou ils disont se comprenaient aussi bien qu’ils feront ou ils diront.

L’emploi, non l’utilisation comme dit Becchia, de finales en i au passé dit simple, se comprend aisément, l’imparfait étant temps bâtard, apparu tardivement. Avant, il n’y avait que le passé, qu’on pourrait appeler passé parfait ou défini. Quand on dit que quelqu’un fit une chose, c’est sûr. Quand on dit qu’il faisait ou a fait cette chose, c’est flou. L’apparition du passé composé est elle aussi tardive. Avant il n’y avait que le passé « simple ». Aussi n’est-il pas étonnant que les villageois dissent fesit, gazit, parlit, timbit, taisit, cachit.

La répartition des temps et modes employés est la suivante : 24 verbes au présent, 6 au passé, 5 à l’imparfait, 4 au futur, 4 au passé composé, 1 au passé antérieur, 2 au plus-que-parfait, 1 au subjonctif plus-que-parfait, 1 au conditionnel présent, 1 au conditionnel passé, 1 à l’impératif. Sans compter près de 10 infinitifs, participes présents et passé.

Tous les verbes sont à la voix active, un seul à la forme pronominale dans « Ça se fesit cor st’année » (Ça se fit encore cette année). Le verbe et auxiliaire avoir est nettement préféré à être, mais il a une exception :  « L’épitre n’est que de deux mots », proposition où ne se trouve aucun mot de jargon, sans doute par choix politique, la harangue étant adressée à Monseigneur l’archevêque de Paris. (En jargon on eût sans doute dit l’épitre que de deux mots.)

Rejet de la copule verbale, mais aussi de la conjonction et, elle aussi copule, qui n’est employée que deux fois. Son emploi n’est d’ailleurs pas cumulatif, mais corrélatif : « Si vous ne faites le procès  Aux Jésuitres et à leur graine  À ceux qui suivent leur doctraine  Par ainsy donc aux sulpiciens  Et au reste des Molénians ». Il y a hiérarchie et succession dans le temps : les jésuites sèment leur graine, qui germe chez les sulpiciens, puis chez les autres Molénians. Conclusion : les jésuites sont les plus dangereux, les sulpiciens les plus respectables, tandis que les Molénians, d’après le nom de Luis Molina, jésuite espagnol mort en 1600, fondateur du molinisme, sont vilipendés.

Les quatre futurs valent le coup d’œil, en laissant de côté : vindiont, disont, gn’ara, jettont. Il fut question de disont plus haut, ainsi que de gna, mais pas de gn’ara (ils n’y aura). Ara indique que l’Issisois savait que r est marque du futur, mais il la boudait, sauf dans ce cas. Jettont (jetteront) suggère que les deux t étaient prononcés, ce qui n’est plus le cas depuis longtemps, tandis que le n de vindiont (videront) est un peu mystérieux. Cette forme a peut-être rapport avec vendre, cas quand on vide sa poche ne la vend-on pas ?

Ce qui amène à évoquer la richesse la richesse du jargon d’Issy, secondairement locale, en premier lieu françoise. Elle englobe la Bourgogne avec Issy-l’Évêque, la région Rhône-Alpes, aux patois franco-provençals, comme démontré avec gnieu, Moselle et Belgique avec sabba, mot d’abord paru étrange dans la bouche des villageois, censuré en français moderne, dont l’histoire va commencer à être retracée.

 

Florilège lexical

La tentation fut grande d’évoquer le parler d’Issy, comme Bechhia, mais jargon s’impose. D’abord parce que c’est mot qu’emploie l’Issisois dans sa harangue, ensuite parce qu’il s’impose en françois. J est g mouillé à la françoise. Ce son ne pose pas de problème aux barbares germains et hongrois, qui l’ont adopté. Confirmation du bien-fondé de la politique de Gerbert d’Aurillac, le François peut éduquer le barbare, le son j étant création françoise. S’ensuivit argot, lié à jargon, au point que ces mots sont presque synonymes. Quand vous parlez de jargon ou d’argot militaire, c’est la même chose. Mais jargon est distinct de parler, car il est langage d’initié.

Dictions singulières à présent : «Comme le cliquet d’un moulin  Vous l’eussiais vu grouiller sa barbe   Comme un chat fleurant la moutarde » qui laisse le lecteur pantois.

(7 novembre, 14 heures, pause s’impose. Manque la troisième partie, sur d’autres caractéristiques lexicales et verbales du jargon, tandis que ce qui précède sera remanié. Dans ses observations Becchia cite des mots qui ne figurent pas dans les extraits de la harangue qu’il cite, comme morgnié et gnieu, dans le sens de lieu. Curieuse homonymie, qui suggère que les villageois parlaient plutôt de nié que de gnieu pour dire dieu. Ensuite, non seulement ils auraient été réfractaires au d mouillé, mais aussi au l mouillé. Ils ne parlaient certes pour ainsi dire jamais du lion, mais comment liaient-ils leurs bottes de foin ? Les gniaient-ils ? On ne le saura jamais, ce mot ne se trouvant sans doute pas sur le manuscrit. 15 heures, la correction vient d’être apportée. À l’école magique on apprend à retomber sur ses pieds comme un chat. Une contradiction ? Pas de problème, on la retourne comme une crêpe, on en fait argument de plus pour étayer sa thèse. On appelle cette combine gnaka, surtout pas niake.

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